05 novembre 2006
Contre les microfascismes du quotidien
Voilà un papier à lire absolument, à faire lire autour de vous, à tout ceux qui s'inquiètent, ou plutôt à ceux qui ne s'inquiètent pas, de ce que l'on appelle encore gentiment la "dérive sécuritaire".
L'interview est disponible ici sur le site du Monde
Mais comme ils ont parfois la mauvaise idée de faire disparaître les articles au fin fond de leurs archives payantes, voilà _Une copie en format txt ici.
Il s'agit d'une interview d'un politologue, un certain Thierry Balzacq, qui nous promet un avenir pour le moins riant: une réduction progressive et consentie des libertés individuelles, grâce au fantasme de la lutte antiterroriste.
C'est passionnant et effrayant, car il raconte, bien mieux que moi, des choses qui me trottent dans la tête depuis un bon bout de temps déjà. Je retiendrai les extraits suivants:
Trouvez-vous que nos sociétés surréagissent à la menace terroriste ?
Ce que l'on observe, c'est que les mesures de sécurité peuvent tout justifier aujourd'hui. "Au nom de quoi, vous demande-t-on, vous opposeriez-vous à des mesures de sécurité ?" Cette évolution de la notion de sécurité transforme en profondeur notre conception de la démocratie. Aujourd'hui, un Etat peut bafouer les droits des citoyens s'il est qualifié de démocratique. Or la démocratie est un ensemble de libertés et de droits que l'on ne peut démanteler sans porter atteinte à ses fondements. On ne peut pas dire que les terroristes ont gagné la partie, mais ils servent le dessein de ceux qui pensent qu'une société peut être fondée sur la sécurité et que la démocratie se limite à l'alternance politique.
ainsi que :
Vous misez donc sur une réduction progressive du champ des libertés ?
Nous allons assister, sans doute, à une normalisation de ce qui était, avant, considéré comme des exceptions - gardes à vue prolongées sans motifs réels, etc. Au Royaume-Uni, on peut désormais être incarcéré pendant des semaines sur un simple soupçon, celui de l'appartenance à un réseau. Récemment, un avion a été immobilisé à Londres parce qu'une vieille dame avait, dans une conversation téléphonique, évoqué des questions de sécurité. Un changement cognitif s'est opéré dans nos sociétés : il n'est même plus question de faire de blagues, comme l'a expérimenté ce jeune Français séjournant un peu trop longtemps dans les toilettes d'un avion et plaisantant sur le terrorisme, qui s'est ensuite retrouvé enfermé avec des criminels.
Ne pensez-vous pas que les opinions publiques vont réagir ?
Ces abus sont, en réalité, tolérés par le plus grand nombre. L'opinion ne réagit pas, car désormais l'individuel supplante le collectif : tant que ma liberté n'est pas menacée, je ne vois pas pourquoi je me mobiliserais pour celle du voisin. La question de la sécurité est devenue tellement centrale dans la vie des gens qu'ils formulent des exigences sinon contradictoires, du moins en compétition. En Belgique, par exemple, les habitants de quartiers résidentiels réclament le droit de vous interroger ou d'appeler la police si vous semblez "suspect". Nous exigeons donc la sécurité maximale - tout en sachant pertinemment qu'elle est impossible - mais, en même temps, nous sommes très attachés à nos libertés.
Voilà, le reste est à du même calibre, et ça me fait vraiment peur.
Très peur. Parce que c'est déjà ce que Deleuze appelait les microfascismes, des fascismes du quotidien. Et je pense qu'il est urgent de se souvenir, tout les jours d'être de microresistants, avant qu'il ne soit trop tard.
Très peurr. Parce que je fréquente tous les jours des gens comme ceux qu'il nous décrit ici, des gens qui sont prêt à sacrifier une partie de leurs libertés individuelles, mais aussi des miennes, pour la promesse d'un peu de sécurité.
Et moi, je suis de l'avis de Thomas Jefferson:
Si tu es prêt à sacrifier un peu de liberté pour te sentir en sécurité, tu ne mérites ni l'une ni l'autre.
De la définition d'un mot...
En France, en politique, libéral signifie plutôt économie de marché mondialisé, économie forte avant tout, être plutôt de droite ou du centre droite, plutôt privatisations...aux Etats-Unis ce sont plutôt des gauchistes qui font très peur à l'économie de marché.
Ne serait-ce pas là que l'on peut apprécier le fossé qui sépare nos deux cultures ?
D'un côté un pays fondé sur la conquête, qui a vu l'absence de règle à l'époque du far west construire les valeurs d'une société. Société qui a été contrainte de mettre en place de vrais règles, par besoin de régulation. Les lois de l'économie de marché (basées sur un darwinisme mal interprété) finalement ressemblent fortement à celle du far west. Et les libéraux, chez eux, ce sont ceux qui veulent changer le fonctionnement de base de la société (insuffler du social, plus d'égalité...).
Chez nous, les libéraux eux aussi veulent changer les choses. Mais à l'inverse, ils veulent tendre vers l'idéologie des conservateurs américains, ils prônent l'économie de marché et la liberté d'entreprendre (mais aussi celle d'exploiter leur pairs).
Bref, en France, être libéral c'est vouloir défaire les valeurs ancestrales qui fondent notre société. Celle des règles fortes de la hiérarchie sociale (qui peuvent parfois être un carcan), celles du peuple qui souhaite maitriser son avenir mais pas forcement dans l'individualisme...
C'est là que nos sociétés divergent, sur leurs fondements. Je sais j'enfonce des portes ouvertes mais je ne suis pas sûre que cela soit si facile à cerner de nos jour, tant en surface, nos deux cultures de ressemblent.
C'est aussi pour cela peut-être que l'outre atlantique nous fascine autant, car ils ont des réflexes inverses aux nôtres. Par ce que naturellement ils vont vers des mécanismes qui nous demandent beaucoup de travail. Mais de l'autre côté, là-bas nos valeurs et notre histoire fascinent aussi. Alors n'ayons pas de complexes. Assumons nos fondements. Améliorons les s'il le faut. Mais ne nous trompons pas sur les critères de performance d'une société, qui doit avant tout rester humaine !!
l'avenir de la presse
Oui, rien que ça!
Parce que après les photos rigolotes, je reviens à des trucs un peu plus sérieux.
Je sais que je vous parle souvent de Daniel Schneidermann, mais je ne vais pas me priver de vous conseiller une fois de plus la lecture de sa dernière chronique dans Libé
Et ce d'autant plus que là, il a vraiment touché le coeur du poulet, comme on dit chez nous: il est en train de mettre en concept au fil de ses interventions plurimédia la disparition programmée du journalisme.
Cela peut sembler un peu fort, mais si je pousse un peu plus loin sa réflexion, c'est ce que je comprend, moi.
A savoir: les médias traditionnels, qui fonctionnaient en pyramide (de un vers tous) se retrouvent en opposition frontale avec les nouveaux médias (de tous vers tous). C'est la théorie de Joël de Rosnay dans La Révolte du Pronétariat (à ce sujet, allez voir ici: Le livre est en accès libre, sous licence Creative Commons! on peut le lire en pdf, et même l'écouter!)
Donc, ces deux types de distributions de l'information se retrouvent en concurrence. Et en lisant Schneidermann, j'ai l'impression que c'est la deuxième, celle dites des "nouveaux médias" qui a pris l'avantage.
Car il nous explique qu'une sorte de pacte unissait le spectateur/auditeur/lecteur et les journalistes professionnels: en un temps donné d'écoute/lecture, vous saurez ce que vous avez à savoir.
Aujourd'hui, ce pacte est mis à mal, après trop de déceptions, de compromissions, et chacun s'en va butiner son info au fil du net.
Je peux me tromper, mais je ne pense pas qu'il y ait un retour en arrière possible. Et contrairement aux apparence, je ne suis pas sûr que ce soit vraiment un bien pour la démocratie...
Et pour le plaisir, en illustration, un dessin proposé sur ACRIMED (cliquez l'image pour la voir en taille réelle)