28 novembre 2008

Judith, merci

Comme à chaque fois qu'elle prend le clavier, elle me fait un bien fou.
Je veux parler bien sûr de Judith Bernard, chroniqueuse de "Arrêt sur Images".
Parce que ses textes sont toujours fin, incroyablement intelligent et intelligible, autrement dit elle applique a elle même l'exigence qu'elle aimerait voir appliquée par les autres (les journalistes soi-disant professionnels).
Et surtout, surtout, parce qu'elle n'a pas peur du gros mot ultime POLITIQUE. non pas la lamentable mascarade des infos télé, fossoyeurs d'une démocratie moribonde. Non, la vrai politique, au sens propre du terme, celle qui n'intéresse (presque) plus personne, et surtout pas ceux qui sont élus pour la faire : l'organisation de la cité.
Et oui, le journalisme devrait être le métier le plus politique qui soit, en notre époque ou l'opinion publique se fabrique dans les médias.
J'adore le travail de Judith Bernard car elle dit, mieux que je ne saurai jamais le dire, exactement ce que je pense.
Alors tiens, pour le plaisir, voilà en entier sa dernière chronique consacrée à un immondice produit par M6. lisez bien tout jusqu'à la fin, c'est là que se trouve le coeur.

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chronique Le 27/11/2008 Par Judith Bernard

Ne dites pas « pauvreté des vieux » : dites « travail des seniors »

Zone interdite se penche sur les plus de cinquante ans « précaires »

Et si on se faisait une petite émission télé ? Allez, au hasard (le hasard en ces lieux s’appelle le Capitaine, pointant son index impérieux sur ce qui mérite qu’on s’y attarde), Zone interdite : le numéro de dimanche soir portait un titre étrangement long, abstrait et compliqué: « Précarité, discrimination, logement : douze millions de français en danger ».

En fait, derrière son côté ramassis de problèmes touchant énormément de gens divers, le titre, pudique, n’osait pas dire son vrai sujet, qu’on peut résumer comme suit : "plus on est vieux, plus on risque d’être pauvre". Comme ça faisait deux mots – vieux, et pauvre - que les médias évitent scrupuleusement, la rédaction a préféré le ramassis compliqué, nous laissant découvrir peu à peu qu’il ne serait question que des plus de cinquante ans (parfois un tout petit peu moins, souvent beaucoup beaucoup plus) et de leur difficulté à trouver les moyens de leur survie.

Mais on ne le dira pas comme ça. En langue média, on ne dit pas « vieux », on dit senior. Et en langue media, on ne dit pas qu’on est pauvre : on dit qu’on veut du travail. On va donc passer la soirée entendre parler des "seniors" qui veulent à tout prix "travailler", tandis que nos yeux verront des plus ou moins vieux luttant désespérément contre leur appauvrissement.

Le sujet n’est pas des plus glamour, et j’en devine au fond qui craignent déjà les images lugubres et les commentaires pathétiques, à vous plonger dans la neurasthénie jusqu’au prochain spot publicitaire. Mais c’est sans compter la formidable propension du petit écran à faire spectacle de tout, et surtout des faux-semblants.

I - Les jeunes seniors : perdre son emploi, garder la pêche ;-) !

Effets de façade et ciment télé

Des faux-semblant, en la matière, y en a foison : outre que le senior chômeur, comme à peu près n’importe qui devant une caméra, ne dit jamais "je veux de l’argent pour vivre décemment", mais dit "je veux travailler parce que c’est bien" (premier faux-semblant), le senior chômeur doit, en toutes circonstances, et alors qu’il a vraiment les boules, faire "bonne figure" et, comme on dit, "sauver la face" (deuxième faux-semblant).

Il doit en effet montrer partout et tout le temps (surtout devant une caméra) ce que l’époque appelle son "employabilité", chose qui ne veut rien dire et consiste essentiellement à faire mine qu’on a une super pêche ; c’est un effet de spectacle, une façade, et c’est extrêmement télégénique. Alors quand ça se présente, la télé ne boude pas son plaisir : au contraire, elle souligne, elle renforce, elle bétonne l’effet - elle cimente la façade avec tout plein de crépi musical...

...Ainsi voit-on Jacques au jardin tout sourire et tout musique, comme Olivier au jardin aussi (très très télégénique, le jardin, pour mettre en valeur une façade), tout sourire et tout musique aussi...         picto

La surenchère musicale façon pub est tellement appuyée qu’on se demande même si c’est pas un gag ou du second degré, mais non on se dit ça peut pas être ça, parce que quand même, pour Jacques, pour Olivier (qui était directeur commercial avant de postuler à un emploi de ramasseur de feuilles au camping), pour nous, c’est triste.

Sous le crépi, la faille

C’est triste, c’est dur, c’est grave, et nos seniors chômeurs, contraints à quémander un job, n'importe lequel pourvu que ça remplisse le frigo, ont du mal à cacher qu’ils morflent un maximum: seuls face caméra, devant l’interviewer assidu, qui fouille dans la blessure, forcément, la façade se lézarde et les larmes viennent: ils aimeraient les cacher, ils détournent les yeux, ce n’est pas ça qu’ils voulaient montrer - mais c’est sans compter la formidable propension de la télévision à faire spectacle de tout, et surtout de ce qui se refuse au spectacle.

 

 

Alors on serre au maximum sur le regard mouillé, on cadre bien, c’est dans la boîte, et zoom…

 

 

picto (séquence émotion)

 

...le jeune senior, déjà maltraité par le marché de l’emploi, se retrouve promu chair à canon télévisuel, et sa douleur servie comme un bon produit.

Y a pas d’hiatus


Entre le spectacle volontaire du côté "win", et le spectacle involontaire du côté "lose", c’est tout bénef à l’image et double effet télégénique ; qu’il y ait un hiatus, une contradiction flagrante entre les deux, et que le côté pile (au cœur du désastre) démente le côté face (à face avec les autres) ne sera pas creusé :

la télé n’aime pas beaucoup les profondeurs, et préfère glisser de surface en surface, sans trop réfléchir, un peu comme Martine qui lustre son carrelage déjà bien brillant "trois fois par jour", "pour ne pas trop réfléchir à (s)a situation qui est très lourde", comme elle dit avec raison. Zone interdite Seniors photo

Comme elle, le reportage s’agite, passe de pièce en pièce et de « personnage » en « personnage » plutôt que de se focaliser sur un seul et d’approfondir la réflexion – entendue comme reflet et comme effort de pensée.

Rêvons un peu : on pouvait imaginer, plutôt que ce collage superficiel de plans télégéniques, un portrait, un seul, de n’importe lequel des protagonistes ; on pouvait imaginer que l’interviewer pose des questions, de vraies questions : qu’est-ce qui vous manque, exactement, dans le travail : l’activité, ou le revenu ? Si c’est l’activité, comment se fait-il que seule une activité rémunérée ait de la valeur à vos yeux, ne pouvez-vous concevoir une activité dont vous soyez l'instigateur ? Si c’est le revenu qui vous manque, pourquoi ne le dites-vous pas comme ça ? Pourquoi dites-vous "travail" ? Est-ce vrai que "travail" et "revenu" sont synonymes ? Dans quelle classe sociale est-ce vrai ? Dans quelle classe sociale n’est-ce pas vrai ? Trouvez-vous que cela soit juste ? Pensez-vous que les choses peuvent changer ? Comment imaginez-vous qu’on pourrait changer les choses ? La politique a-t-elle le pouvoir de changer un tel état de choses ? Comment ça mes questions sont orientées ?

II – Les vieux seniors : attention, « précaires »…

Le premier reportage, sur les jeunes seniors mis au chômage avant la retraite, était un peu indécent, avec son double effet spectacle, et cette totale insconscience des enjeux de son propre sujet ; mais au moins, rendons-lui justice, il était instructif : des séquences en caméra cachée dans les officines de recrutement faisaient apparaître le jeunisme comme un critère officieux, mais absolument déterminant dans les entreprises à image moderne ; répréhensible par la loi, certes, en vertu de l’interdiction de la discrimination à l'embauche, mais difficile à qualifier, en raison des ruses des employeurs : on avait là quelques élément solides pour réfléchir à des moyens plus efficaces pour lutter contre le fléau, à défaut de prendre le problème par un autre bout.

Le second reportage, sur les retraités obligés de trimer jusqu'à pas d'âge pour bouffer, est carrément obscène. Parce que la situation, là, semble désespérée : c’est Joseph, 84 ans, qui se lève tous les jours à 3h30 pour faire chauffeur routier avec son gros camion, c’est Mauricette, 82 ans, qui fait mannequin pour payer son loyer… Les retraites des "personnages'" (comme dit la présentatrice) sont minuscules, leur solvabilité plus qu'improbable, leurs soins dentaires non finançables, leurs conditions d’existence, pratiquement misérables. Ce n’est pas de la faute du reportage, me direz-vous : c’est la situation qui est obscène, pas sa représentation. Mais il me semble que si : l’obscénité ici tient aussi à la nature de la représentation.

Mauricette au bras de Jésus, c’est glamour


D’abord parce que le reportage n’a pas pu s’empêcher, à nouveau, de bétonner les effets de façade, dont nous avons toutes les raisons de ne pas être dupes, avec de la bande-son bien glamour : quand Mauricette fait mannequin, ça passe bien, alors on vous le met en musique pour que ce soit encore plus fun, plus cool...

picto et plus branchouille, surtout.

Comme si c’était fun, et cool, pour Mauricette, de le faire pour pouvoir payer ses factures EDF.

La séance de pose avec celui qui fait "Jésus" est un moment d’anthologie de la société du spectacle, et de la télévision qui est sa métonymie : s’occupant d’offrir le spectacle de la charité, de l’entraide, de la solidarité intergénérationnelle, elle ne fait évidemment que du spectacle, et se dispense de réfléchir et d’œuvrer à cette solidarité dont elle mime les formes avec bonne conscience et tellement d'élégance...

Le reportage ne fait pas autre chose, puisqu’il se prive des moyens de réfléchir à ce qu’il montre, en n’interrogeant jamais les protagonistes sur la morale de ce qu’ils vivent. Quand ils disent, ces vieux, « c’est malheureux mais c’est comme ça », parce que c’est ça qu’ils disent, résignés, jamais on ne les relance, jamais on ne leur demande : ça ne pourrait pas être autrement ? Vous trouvez ça normal ? Vous trouvez ça moral ?

La question morale


Ce n’est pas la mission de la télé, me répondrez-vous peut-être ; les journalistes n’ont pas à "réfléchir", ils ont à montrer ; soit, mais alors qu’ils montrent, seulement - et qu’on m’enlève cette musique.

Ils n’ont pas à juger, me dira-t-on encore, ils ont à décrire, et la morale n’est pas leur affaire. Je veux bien. Mais pourquoi alors moralisent-ils quand même, brusquement très chatouilleux sur des questions d’éthique, quand il s’agit de mettre sa maison en viager ? Le troisième reportage, sur cette pratique qui permet à des vieux de vivre de la rente de leur maison pré-achetée, est copieusement traité sur le mode de l’interrogatoire moral :

Aucune question ne sera épargnée aux protagonistes de cette transaction « taboue »

 

 

L'interrogatoire moral(iste) picto

Sur cette question-là, c’est étonnant, on ne se lasse pas de demander au vieux ce qu’il en pense, l’invitant implicitement à méditer l’immoralité de son acte.

Il y a aurait donc, pour la morale à la télé, deux poids deux mesures : la morale d’une société faisant à ses vieux l’obole de retraites misérables et objectivement insuffisantes ne sera pas une seule fois interrogée ; la morale d’une société permettant à certains de vivre des revenus de leur argent qui "travaille" pour eux, tandis que d’autres n’ont pour capital que la "force" de travail de leur vieux corps fatigué, pas une seule fois mise en cause. Mais la morale d’un retraité faisant le "choix" de priver sa parentèle de son héritage, si.

Pourquoi ? Peut-être parce que les auteurs de ces reportages ne conçoivent la question morale qu’au singulier, dans l’acte individuel, et qu’ils n’envisagent pas qu’on puisse en appliquer les exigences à la collectivité. Peut-être parce qu’interroger la morale d’une collectivité débouche sur des questions politiques, et que ces questions-là, bien plus que celle du viager, sont taboues. Peut-être sont-elles taboues parce qu’elles sont segmentantes, et que segmenter n’assure pas les audiences larges et consensuelles que vise la télé. Peut-être qu’on ne peut pas faire de l’information, véritable, profonde, intelligente, quand on est obligé de faire du commerce d’images dans une économie de marché. Peut-être que ma conclusion est beaucoup trop politique. Mais ici, n'est-ce pas, je ne suis pas à la télé : je peux au moins me permettre de poser la question (pourvu que ça dure).

Posté par matiu à 13:04 - - Commentaires [1] - Permalien [#]


Commentaires sur Judith, merci

    Viager et immoralité

    L'immoralité, l'iniquité elles sont dans la SPOLIATION LEGALE des personnes âgées confrontées à la faillite de leur acheteur, avec la complicité active de la Justice et la passive des politiques et des professionnels (agence dites spécialisées-notaires-avocats...)
    allez sur le site :
    >>> www.viager-infos-danger.over-blog.fr

    Posté par VID, 12 décembre 2008 à 11:40 | | Répondre
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